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Soeur Luce, sortie de l’enfer des abus sexuels

Christ de Pologne Christ aux outrages

LE COURAGE DE MARCHER…

 

Pour dire les faits en un mot… Moniale contemplative, j’ai été abusée pendant plus de dix ans par mon accompagnateur spirituel mis en examen pour viol et tentative de viol… Je n’ai pas quitté la vie religieuse, mais ce n’est jamais gagné ! Il y a des moments où cela me semble inéluctable. Je ne suis pas plus forte que d’autres.

 

Et aujourd’hui où trouver le courage de vivre ? Car, fondamentalement, je n’ai plus le punch nécessaire pour vivre. J’ai compris qu’il n’y avait pas de recette, que personne ne pouvait me prescrire un protocole à suivre et au terme, je serais remise sur les rails de la vie « normale ». Chaque personne est unique et il me revient de trouver le chemin de ma vie. Je sais que je suis normale au regard de ce que j’ai traversé, mais je sais aussi qu’avec ce que j’ai traversé, je suis autre, différente, et je m’éprouve comme « anormale », de l’autre côté de la barrière, inaccessible, incomprise forcément, écorchée vive. Comment me mettre à ma juste place sans me faire le centre du monde, sans faire de ma souffrance un droit de veto ? Les autres n’y peuvent rien. Comment ne pas reprocher à tous mon mal être qui pourtant est « normal » ? Comment assumer cette vie en miettes qui est la mienne ? Comment la recevoir, toute brisée qu’elle soit, comme le don qui m’est aujourd’hui confié ? Où puiser le courage de marcher ? Je vais simplement faire état des petits pas que j’ai fait et que je pose au jour le jour.

Seule, certes, mais accompagnée

J’ai évidemment traversé toutes ces années, toute seule, absolument toute seule. L’emprise, la honte et la culpabilité m’ayant parfaitement isolée. Lorsque j’ai fini par comprendre, sans rien saisir encore de la manipulation, que je devais sauver ma peau, j’ai reculé petit à petit trouvant progressivement la force intérieure pour prendre mes distances et finalement couper tout contact. Alors, j’ai pu aller chercher de l’aide. Car pour nommer les choses, comprendre ce que j’avais vécu, et par là sortir de l’emprise, je devais être aidée. Personne ne peut se libérer d’une emprise par soi-même. L’aide qui nous est alors indispensable doit être « ultra spécialisée », c’est-à-dire capable de saisir les mécanismes de l’emprise et de la manipulation, apte à déceler derrière une parole minimale les signes des abus les plus graves. Ce n’est pas évident de trouver du premier coup et il est légitime de tâtonner. Il faut être prudent et il ne faut pas hésiter à changer de thérapeute. Surtout, il ne faut pas se faire un devoir de persévérer avec quelqu’un qui ne comprend pas.

Remettre les choses en ordre

Sortir de l’emprise a consisté dans un premier temps à remettre les choses à leur juste place :

· Ce n’est pas moi qui suis malade.

· Les difficultés relationnelles ne sont pas dues à ma nature, mais à ce que je vivais.

· Les maux dont je souffre ne sont pas incohérence de ma part, mais juste réaction de mon corps agressé, violenté.

· L’angoisse qui m’habite n’est pas ineptie, elle est normale, logique, du bon sens en un mot.

Sur le plan de la foi

Très vite, j’ai posé deux distinctions essentielles :

· D’une part, Dieu n’a rien à voir avec le mal. Or, ce que j’ai vécu est de l’ordre du mal, absolument. Je ne peux donc pas imputer à Dieu ce que j’ai vécu.

Alors, je me suis accrochée au Christ de toute la force de ma foi.

· D’autre part, l’Eglise n’est pas assimilable, réductible, à ce prêtre pervers. Plus encore, les négligences qui ont permis à ce prêtre de continuer à nuire, et j’en ai fait les frais, sont le fait d’hommes d’Eglise, mais je ne peux pas réduire l’Eglise à cela et donc, je ne dois pas lui ôter ma confiance, ma foi au sens le plus fort du terme.

Alors, j’ai pris appui sur les Sacrements, car l’Eglise me donne la grâce de Dieu à travers les Sacrements. Je suis allée puiser la force dont j’avais besoin dans l’Eucharistie et le Sacrement de Réconciliation.

 

Et, pour l’Eglise, au sein de l’Eglise, aidée et accompagnée par l’Eglise à travers ses membres fiables cette fois, prêtre et laïque, j’ai entamée une procédure de vérité, de justice et de mise à jour du mal que j’ai subi dans l’Eglise.

Croyez que de temps en temps, la tentation est grande de tout amalgamer, de faire un prix de gros et de tout balancer… J’essaie de garder la tête froide, d’avancer pas à pas et de revenir sur mes pas quand je m’emballe, d’agir et de parler avec exactitude pour rester juste et dans la vérité. C’est une exigence maximale. Et par-dessus tout, plus que tout, je me garde de juger ceux qui envoient tout promener, je les comprends trop bien.

Ce que produit la procédure judiciaire

Lorsque j’ai réalisé la gravité des faits, alors j’ai compris que je n’avais pas le choix et que je devais parler pour les autres aussi. Ce fut un acte responsable terriblement lourd et douloureux que j’étais seule à pouvoir poser et que je suis seule à porter. Ceux qui m’accompagnent ont suscité ma liberté et m’ont laissée cheminer. Je pense que c’est un élément très important de restauration de ma dignité humaine la plus élémentaire.

A partir du moment où j’ai commencé à parler, à mettre à jour la vérité, j’ai commencé à me relever par paliers. Je pense qu’il faut le vivre pour y croire. Je viens de dire que je chemine au sein de l’Eglise et c’est vrai, mais je chemine également avec la Justice civile et ses agents. C’est dire qu’il y a dans ce processus de vérité une dimension humaine qui me rétablit dans mes droits strictement humains. Je suis un être humain et en tant que tel, j’avais droit au respect de mon corps, de mon âme, de mon esprit, bref de ma personne. La justice réaffirme d’abord cette vérité fondamentale et cela remet debout.

Délier les liens du joug (Is 58, 6)

Mais l’emprise n’est pas seulement extérieure, ce n’est pas seulement être amenée à faire des choses, c’est être conduite à être et à penser selon ce que lui voulait. C’est un véritable formatage dont on prend conscience petit à petit, au détour du chemin, parce que c’est une pieuvre qui s’est immiscée partout dans les domaines intellectuel, spirituel et humain et dont il faut se dégager jusque dans les moindres détails. C’est un travail de fourmi qui ne s’accomplit pas de façon systématique. La prise de conscience est progressive, elle surprend dans un virage, à l’improviste, n’importe quand et n’importe où.

Il m’avait ligoté corps et biens sur le plan affectif, intellectuel et spirituel. Depuis plusieurs années maintenant, je supprime tout ce qui peut me rattacher à cet homme : c’est ainsi que j’ai brûlé tous mes travaux intellectuels, tout, en plus des cartes, des images, des petits objets… Il semblait que la liste ne serait jamais close, car une chose en appelait une autre et c’était en moi comme une rage de destruction, jouxtant parfois l’autodestruction. Devrais-je me débarrasser de moi pour me débarrasser de lui ? Je savais au plus profond de moi que le lien, qu’il soit un fil ou une chaîne, dirait Saint Jean de la Croix, me ligotait avec la même force. C’était donc pour moi une exigence d’assainissement, et à terme de liberté. Il y a des choses que je ne peux plus lire parce qu’il m’en a abreuvées selon une interprétation viciée. J’ai fait table rase, j’ai mis de côté des pans entiers d’études et je dois chercher du neuf pour nourrir mon intelligence.

Qui suis-je ?

L’emprise est une annihilation de la personnalité et il faut se retrouver soi, un pas après l’autre. Après les grandes étapes de compréhension des abus subis et du traumatisme causé par ce drame, après être sortie de l’emprise, j’ai cherché qui j’étais… J’ai fait un travail sur ma personnalité avec l’ennéagramme. Cet outil, que nous tenons des grecs depuis la nuit des temps, donne les lignes de force de tel et tel type de personnalité et c’est bon de s’y reconnaitre pour se respecter soi, de nouveau. Il éveille aussi aux travers de son tempérament ce qui suscite une vigilance sur soi. Mais il existe aussi d’autres systèmes de caractérologie fiables, tel Arc-en-ciel DISC par exemple. Avoir recours à deux pédagogies peut permettre de confirmer et d’affiner ce que le premier mettait en lumière.

Comment retrouver un peu de confiance en soi ? J’ai peur de moi dans les relations interpersonnelles. La souffrance de cette confiance trahie comme jamais est loin d’être fermée. Ecorchée vive, je me dois d’être toujours sur mes gardes quant à mes réactions. Mon « royaume », c’est ma communauté et ma famille, et aujourd’hui encore je ne peux me risquer plus loin. J’ai peur. Pour vivre, simplement pour vivre, je suis attentive à accueillir, à savourer, ce qu’il y a de bon. C’est souvent minuscule : personne ne sait le prix d’un sourire, d’une parole, d’un geste d’attention, d’un regard

bienveillant… je goûte la vie dans ce qu’elle a de plus ténu : le passage inopiné d’une amie, l’attention de mes neveux, la sollicitude fraternelle d’une sœur…

Au niveau de la prière

Je suis en proie à de petits malaises dus à l’angoisse. Car il faut dire que durant toutes ces années, je suis habitée en continue par ce cauchemar dont les souvenirs les plus traumatisants jaillissent sans crier gare comme au premier jour. L’expertise psy parle d’obsession, oui, c’est cela. Le médecin parle de « la torture de l’emprise », oui, c’est cela.

Je ne peux plus prier.

Tout retour sur moi est immédiatement envahi par ces souvenirs monstrueux. J’arrive à ce paradoxe : de nature intérieure, je dois me raccrocher à tout ce qui m’est extérieur, la lumière, un bouquet, un chant… car c’est l’enfer en moi, encore aujourd’hui et peut-être de façon plus aiguë parce que ma conscience est toujours plus fine dans sa compréhension des choses. La lecture du dossier, la découverte de victimes qui me sont comme des miroirs est insoutenable.

 

Mais alors, la prière ??? C’est toute ma vie et ma raison d’être ! Là encore, je reviens à des affirmations élémentaires : le Seigneur sait. Ma prière, c’est donc d’abord ma souffrance. Ensuite, je me tiens à des fondamentaux, comme à la grammaire de la vie spirituelle : le chapelet et la lectio divina, c’est-à-dire la lecture de la Bible. J’ai découvert que j’étais de plain-pied avec la Parole, notamment la Passion du Christ. Non que je me prenne pour le Christ, mais le Christ dans sa Passion me rejoint dans l’aujourd’hui de ma souffrance. Il sait, Il est là. La corrélation entre ma vie et l’Evangile se fait d’emblée. Il n’est plus question de recherche intellectuelle, mais d’une réalité vécue ici et maintenant.

 

Et lorsque tout chancelle, la nature : un arbre, une fleur, une mésange, un écureuil, une libellule, sont les seuls à pouvoir me redonner un peu de sérénité. Ils finissent à force de patience par me prendre dans le silence de leur beauté. Cela aussi est prière. Rejoindre la création dans son seul acte d’exister est peut-être la source originelle de la prière. Ma seule force est ici, imperceptible, impondérable…

 

La restauration n’est pas une question d’argent : tout l’or du monde ne pourrait rien réparer. La restauration n’est pas compensation par la haine : détruire ceux qui ont négligé leur responsabilité ne m’avancerait à rien. Je les laisse à leur conscience. La restauration me semble être un chemin très humble, un chemin au ras des pâquerettes qui m’oblige à épouser mon humanité dans ce qu’elle a de plus fragile, de plus vulnérable et qui, curieusement, est le creuset d’une force que je ne soupçonnais pas. « Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse. » (2Co 12, 9). Je ne suis pas au bout du chemin et je subodore que je ne serai jamais au bout du chemin. Ce qui est brisé est brisé.

Sœur Luce