Questionnaire victimologie pour groupe/communauté
Questionnaire de victimologie VSDP pour un groupe
(Vécu Subi – Dommage aux Personnes)
Nous présentons ici les résultats des recherches de l’association C’est à dire au moyen d’un questionnaire anonyme de victimologie diffusé dans des groupes proposant une forme de vie commune. Ces résultats se basent sur les états des lieux réalisés à la demande de ces groupes. Le questionnaire vise à relier le vécu subi et les dommages aux personnes. Il comprend une base de questions, qui peut être adaptée aux caractéristiques de chaque groupe. Sa diffusion doit être préparée et expliquée à tous les membres, en garantissant de façon absolue l’anonymat des réponses.
Sommaire
2.1 Un outil d’état des lieux et de sensibilisation
2.3 Structure du questionnaire et préparation
4.1 Exploitation des données quantitatives et corrélation
4.2 Production du rapport final et restitution
5.1 Dans le questionnaire et les réponses
5.2 Brève approche théorique et suite du questionnaire
- Abus, déni et phénomènes voisins
- Victimes et témoignage
- Le questionnaire
Les abus sont des phénomènes destructeurs des personnes dans une relation interindividuelle. Une personne est auteur d’abus et une autre victime. C’est le langage utilisé pour les abus sexuels, notamment les abus sexuels sur mineurs. La notion d’abus est néanmoins plus large. Elle fait assez systématiquement intervenir la notion d’emprise. Même pour les abus sexuels sur les enfants la dimension d’emprise est importante. Des psychiatres comme Ferenczi dans les années 1930 et Liliane Daligand dans les années 2000 décrivent avec des mots très forts l’invasion du psychisme de l’enfant par celui de l’auteur d’abus, « introjection de l’agresseur de l’agressé » pour la victime, « pulsion d’emprise » chez l’auteur. La notion d’emprise est encore plus centrale pour les phénomènes sectaires destructeurs. La MIVILUDES, observatoire public français des dérives sectaires, considère que l’emprise mentale en est le facteur central. Dans les phénomènes sectaires destructeurs c’est non seulement la relation entre deux personnes qui est en cause mais aussi un environnement communautaire d’apparence religieuse au sein duquel la littérature spécialisée désigne le rôle initiateur et dirigeant d’un « gourou ».
Dans l’abus spirituel en environnement religieux comme dans l’abus sexuel des mineurs se conjuguent des actes qui font trauma, souvent mais pas toujours de nature sexuelle, et un temps de silence imposé sur ces actes qui creuse les dissociations péri-traumatiques sur un temps long, à l’insu de la personne qui en est victime. Au sortir de ce temps durant lequel la personne a cru, au moins en partie, vivre des choses normales ou bonnes et a cherché à s’adapter en présentant l’apparence d’une vie normale cette personne a contracté un composé de troubles post-traumatiques et de troubles dissociatifs. Son développement a été altéré. Les symptômes qui apparaissent constituent un empêchement à vivre potentiellement considérable, pouvant parfois être décrit comme une destruction. La loi française ne s’y trompe pas, qui caractérise les phénomènes sectaires destructeurs comme des infractions par « abus frauduleux de l’état d’ignorance ou de faiblesse », et les abus sexuels sur mineurs comme des « abus de la vulnérabilité de la victime ne disposant pas du discernement nécessaire pour ces actes ». Il y a le mot « abus » et le mot « victime ». La littérature médicale confirme l’existence du dommage et en précise la nature. La Classification International des Maladies de l’OMS donne comme conséquences du trouble de stress post-traumatique complexe, c’est-à-dire non pris en charge, une « déficience significative dans les domaines personnel, familial, social, scolaire, professionnel ou d’autres domaines de fonctionnement importants ». Lorsque les conséquences atteignent le niveau d’une destruction des capacités à vivre l’expression « victime d’abus » prend malheureusement tout son sens.
En France l’expression « dérive sectaire » s’est imposée d’abord dans l’administration puis dans l’Église catholique pour désigner les phénomènes sectaires destructeurs. Aucun mouvement religieux et aucune religion n’est à l’abri du phénomène. Selon toute apparence il trouve son origine dans l’émergence spontanée de personnes qui ont une propension à abuser et qui passent à l’acte. Il leur appartient de ne pas passer à l’acte. Si elles passent à l’acte il appartient aux instances de régulation et de contrôle d’en limiter les effets, d’administrer la justice et de procurer aux victimes de justes réparations.
Voici nos conseils d’utilisation du questionnaire.
2.1 Un outil d’état des lieux et de sensibilisation
Le questionnaire ici présenté a été utilisé dans des groupes après avoir été soumis à un sociologue spécialiste des enquêtes d’opinion. Il a ensuite été retravaillé pour être adapté au plus grand nombre de cas. Il peut être utilisé en l’état. Il peut être modifié pour adapter les formulations aux usages et réalités du groupe. Dans ce cas il est recommandé de faire viser ces modifications par un sociologue. Les questions sont nombreuses mais il n’est pas souhaitable de les réduire. Toutes peuvent intervenir dans l’exploitation finale du questionnaire. S’il s’agit d’un groupe où il y a eu beaucoup d’abus sexuels il est probable que la partie VII sur le domaine sexuel rendra compte de la majorité des dommages graves aux personnes. Même dans ce cas le système d’emprise affecte l’ensemble du gouvernement du groupe et produit des traumas, qui ne proviennent pas d’atteintes sexuelles mais ont les mêmes conséquences. Il y a des cas où la dérive du groupe n’est pas du tout de nature sexuelle mais concerne des pratiques d’intrusion psychique et de maltraitance psychologique. Elles ont le même effet. Les abus sont des intrusions sous emprise dans les deux lieux de l’intimité humaine la plus grande, l’union conjugale et sexuelle et l’union à Dieu et à la transcendance. Dans les dérives sectaires ces deux sortes d’intrusion sont souvent associées, mais une seule suffit pour faire trauma. On ne peut pas savoir à l’avance où se trouve la dérive. C’est précisément l’objet du questionnaire et de son exploitation que de le déterminer. Pour cela il faut garder toute la largeur des questions.
L’autre raison de ne pas réduire le questionnaire est qu’il vise, outre réaliser un état des lieux, à favoriser une prise de conscience chez les membres du groupe, qu’ils soient victimes ou non. Il est utile que les membres se posent toutes ces questions. Il est nécessaire que le questionnaire soit présenté au sein d’une action générale de sensibilisation aux abus, à leur nature et à leurs conséquences.
2.2 Brève approche théorique
Dans le domaine des dérives sectaires le psychiatre français J.-M. Abgrall a eu une contribution importante, exposée notamment dans son livre La mécanique des sectes (J.-M. Abrgall, La mécanique des sectes – Nouvelle édition revue et augmentée, Paris, Payot, 2002). L’association C’est à dire a également des contributions consultables sur ce site, ainsi qu’une bibliographie organisée par thèmes. Dans l’Église catholique le cas de Thomas Philippe a été sérieusement étudié, de façon indépendante et relatée dans deux ouvrages (T. Cavalin, L’affaire – les dominicains face au scandale des frères Philippe, Paris, Cerf, 2023, et Commission d’étude mandatée par l’Arche internationale, Emprise et abus, enquête sur Thomas Philippe, Jean Vanier et L’Arche (1950-2019), Châteauneuf sur Charente, Frémur, 2023). Il y a eu des expertises psychiatriques (respectivement p. 562-565 et 682). Des associations font un gros travail de recensions et d’information, comme l’AVREF (site avref.fr) et le site apres-la-ciase.fr. Il est souhaitable que le groupe fasse appel à des compétences externes pour monter l’action globale, réaliser la sensibilisation, présenter le questionnaire et garantir son anonymat.
2.3 Structure du questionnaire et préparation
Le questionnaire est constitué de quatre parties, une déclaration générale d’abus (7 questions), puis une description très détaillée des différents types d’abus (environ 100 questions), les conséquences (environ 30 questions), et les souhaits notamment de témoigner (5 questions). La déclaration générale d’abus pose la question des abus vécus en dehors ou au sein du groupe. Les conséquences permettent d’identifier la présence d’un traumatisme psychique actif.
Avec une bonne préparation il est possible d’obtenir un taux élevé de retours, largement majoritaire. Un taux typique de retour est de 75%. C’est suffisant et il n’est pas utile de relancer le questionnaire. Si le taux de 50% de retours n’a pas été atteint on peut considérer que l’opération est un échec. Il est évidemment capital que la direction du groupe soit pleinement, librement et sincèrement impliquée et le signifie à tous les membres, notamment en participant pleinement à l’action de sensibilisation. Les compétences extérieures sont nécessaires mais ce sont des prestations de services. Il est néanmoins utile qu’une personnalité extérieure au groupe incontestable dans l’aide aux victimes, ou une organisation, soit garante de l’ensemble de l’opération.
3. Collecte des réponses et première mise en forme des résultats
Certaines questions appellent des réponses quantitatives (réponses attendues par oui, non etc) et d’autres qualitatives (question ouverte « formuler une position », « précisez » etc). Selon le cas ceci doit donner-lui à deux rapports distincts, l’un statistique présentant des résultats chiffrés comme base d’une étude notamment de corrélation et l’autre littéraire inventoriant et classant les commentaires qualitatifs, qui doivent pouvoir déborder les cases prévues à cet effet (sans que ce soit encouragé). A partir de ces deux rapports une équipe pluridisciplinaire doit rédiger un rapport de synthèse présenté à la direction et aux membres. Il est logique que la présentation soit d’abord à la direction puis aux membres. Dans une situation normale il ne doit pas y avoir de différence entre le rapport présenté à la direction et aux membres.
Les membres peuvent être sollicités pour remplir le questionnaire de différentes façons, allant d’un format papier à des formulaires électronique, sur lesquels il est possible d’appliquer des dépouillements et éventuellement des exploitations automatiques. Il peut être nécessaire d’utiliser plusieurs langues. Le système global de collecte, de dépouillement et d’exploitation des données doit être conçu au départ pour être opérationnel de bout en bout, mais aussi pour être humain et inspirer confiance, notamment sur la confidentialité qui doit être garantie de façon absolue et visible.
Dans les cas traités, comprenant quelques centaines de réponses au maximum, les résultats ont été mis dans deux fichiers Excel, séparément pour les réponses quantitatives et qualitatives, une colonne représentant une réponse. Ces deux fichiers sont les données brutes permettant de commencer l’analyse.
4.1 Exploitation des données quantitatives et corrélation
L’exploitation des données quantitatives en termes de victimologie consiste à corréler le vécu potentiellement traumatique dans le groupe, qui est spécifié dans la deuxième partie, avec les conséquences qui sont dans la troisième partie.
Les conséquences destructrices d’un vécu traumatique au sein du groupe suivi d’une période de silence se voit dans trois types de déclarations :
- Des symptômes typiques du trouble de stress post-traumatique non traité, reviviscences, flash-backs, changement de personnalité.
- La désespérance existentielle, idées suicidaires, sentiment d’absence d’avenir, d’être détruit.
- La vie de prière s’il s’agit d’une communauté religieuse.
La désespérance existentielle est notée dans le trouble de stress posttraumatique complexe de la CIM-11 (« impression d’être diminué, vaincu ou inutile »), et encore plus nettement dans le trauma de type III de Solomon et Heide (Solomon Eldra, Heide Kathleen, « Type III Trauma : Toward a More Effective Conceptualization of Psychological Trauma », International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, vol 43-2, 1999, pp. 202-210). Ce sont des élaborations sur le traumatisme psychique chez l’adulte qui méritent d’être consultés en complément de la CIM et sur lesquelles on trouve des synthèses, comme E. Josse, Le traumatisme psychique chez l’adulte, 3e édition, Louvain-la-Neuve, De Boeck, 2023.
Dans une communauté religieuse un élément essentiel est la vie de prière. Une conséquence des abus vécus dans la communauté est la grande difficulté ou l’impossibilité de prier. Nous avons pu le constater dans les cas étudiés. On peut relier ces conséquences aux descriptions de la CIM, acquisitions de déficiences fonctionnelles. C’est le témoignage d’une transformation profonde et d’une détresse existentielle réelle et acquise à la suite du trauma, qui ne permet plus de mener la vie antérieure, en tout cas à l’identique et sans nouveau chemin de transformation. Ce chemin passe nécessairement par une prise de distance avec le milieu dans lequel l’abus et son occultation se sont produits, prise de distance provisoire et le plus souvent définitive. Ferenczi va jusqu’à dire que l’instance qui a abusé est devenue « intrapsychique » chez la victime. Il faut réaliser une sorte d’expulsion de cette introjection pour qu’un nouveau vécu fonctionnel puisse apparaitre. Dans le cas d’une communauté religieuse chrétienne ce troisième type de déclarations est donc à considérer comme marqueur d’un vécu d’abus au sein de la communauté, en complément des deux premiers.
D’une façon générale, malheureusement sans doute, nous avons été surpris de constater à quel point les trois types de conséquences, les deux premières et la troisième le cas échéant, convergeaient sur les mêmes personnes. Ceci permet d’identifier par les conséquences déclarées dans la troisième partie les personnes ayant vécu des abus au sein du groupe, et à partir de là d’examiner les causes déclarées dans les deux premières parties. Pour chaque type de déclaration il est souhaitable de classer les conséquences lorsqu’elles sont présentes en graves et très graves. Ceci permet d’affiner le modèle, pour arriver à identifier distinctement les membres certainement victimes d’abus dans le groupe et ceux qui n’en présentent pas les conséquences. Lorsqu’on a identifié les victimes et corrélé avec les causes on peut éventuellement élargir à une population vraisemblablement concernée par des abus à partir des causes identifiées en considérant que toutes les conséquences d’un vécu traumatique ne se sont pas encore déclarées. C’est une extrapolation nécessaire. Le traumatisme psychique complexe reste asymptomatique ou peu symptomatique pendant un temps, parfois avec une amnésie. Il devient symptomatique sans qu’on puisse le prévoir.
Dans les communautés chrétiennes et en particulier catholiques où existe un vœu de continence sexuelle nous avons constaté que des actes que l’on aurait spontanément classés en dehors d’une atteinte sexuelle ou sans connotation sexuelle produisent des traumas ; ainsi de prendre dans les bras ou d’embrasser sur le visage. Serait-ce l’effet d’une étonnante sensibilité ? En examinant les cas, ici les commentaires sont précieux, on comprend mieux. Dans ces circonstances particulières effectivement des actes que l’on aurait tendance à ne pas considérer peuvent avoir une connotation sexuelle chez les auteurs, ayant eux-mêmes fait de tels vœux ou s’étant engagés dans le célibat, et sont vécus comme tels par ceux ou celles qui les subissent, avec des conséquences traumatiques. Il ne faut donc pas éliminer ces actes « anodins » du questionnaire et des corrélations. Cette conséquence de la part des mêmes auteurs se constate également pour l’abus sexuel des mineurs.
On a donc des marqueurs d’un vécu traumatique non traité. Mais ce vécu a pu être en dehors du groupe. La question est posée dans la première partie, « J’ai vécu des atteintes ou agressions sexuelles en dehors de cette entité ». A l’issue de l’étude de corrélation qui a permis de cerner le mode opératoire du système abusif, s’il y en a un, il faut revenir de façon individuelle sur ces cas lorsque des effets traumatiques sont déclarés dans la partie 3 pour décider s’ils sont le fait d’un abus extérieur ou d’un vécu dans le groupe. Dans les enquêtes réalisées il y avait suffisamment d’informations dans les réponses au questionnaire pour décider pour chaque cas.
4.2 Production du rapport final et restitution
L’étude de corrélation sur les données quantitatives nécessite des compétences statistiques mais elle peut à l’occasion avoir besoin des informations textuelles pour décider de certains cas. Cette étude doit donc se faire en partenariat avec des compétences de victimologie et de sociologie appliquée au groupe. Ces compétences vont ensuite prendre le relais pour compiler et exploiter les informations textuelles et produire le rapport final. Ce rapport final agrégera l’ensemble des informations.
Il est important que toutes les personnes qui se sont exprimées dans le questionnaire puissent constater au cours de la restitution que toutes leurs réponses ont été prises en compte. La rigueur de la démarche est évidemment essentielle pour la bonne réception du rapport. Il est possible ou probable que les chiffres et les conclusions apparaissent surprenants à certains, et notamment l’ampleur des abus. Le rapport doit être court, objectif et factuel. L’appareil statistique de corrélation peut paraitre inhabituel et douteux, même s’il a été appliqué avec toute la rigueur scientifique. Un élément plus directement parlant est de communiquer en complément les chiffres bruts des réponses aux questions, totalisées par question ; et aussi une compilation des réponses qualitatives, évidemment totalement anonymisées. C’est un exercice assez difficile, peut-être le plus difficile. Il doit être pris en charge par la personne externe garantissant la crédibilité et l’anonymat de la démarche. C’est à elle de prendre en charge la restitution auprès du gouvernement et auprès des membres.
5.1 Dans le questionnaire et les réponses
Le rapport réalise un état des lieux en partant du vécu traumatique des victimes, et remonte aux causes. On pourrait imaginer un questionnaire de criminologie qui demanderait aux auteurs de décrire leurs actes. Nous n’avons pas tenté cette approche. Elle n’est pas habituelle, et elle est probablement illusoire. Il s’agit d’actes qui sont des infractions à la loi. Dans les abus spirituels comme dans les abus sexuels il n’y a pas que des victimes. Il y a des victimes et des auteurs. Parfois, en général lorsqu’on en arrive à un questionnaire, le « gourou » initiateur de la dérive n’est plus là, qu’il soit décédé ou qu’il ait quitté le groupe. Néanmoins il a mis en place un « système » abusif qui a prolongé et relayé ses actions. Il y a donc parmi l’ensemble des personnes interrogées à la fois des victimes n’ayant pas été auteurs, des auteurs n’ayant pas été victimes et des victimes, probablement à leur insu, ayant exercé des responsabilités dans le « système » abusif avec plus ou moins de conviction, eux-mêmes auteurs directs d’abus ou indirects en couvrant les auteurs. Il y a eu vraisemblablement aussi des « lanceurs d’alertes » sur les faits d’abus et leurs conséquences, qui dans un premier temps au moins ont été maltraités, au point souvent d’être devenus des victimes du fait de ces maltraitances, avec un trauma non traité. Ces personnes sont repérables dans le questionnaire de victimologie. Cependant la dimension de « criminologie », c’est-à-dire les auteurs et ceux qui sont et restent sympathisants du « système » abusif, n’est pas directement atteinte.
En général les personnes concernées ne répondent pas au questionnaire. Elles peuvent répondre de façon argumentée et donner leur point de vue et leurs arguments en répondant dans la première partie « je ne souhaite pas participer à cette enquête » et en mettant un commentaire. C’est rare. En tout cas cette population qui adhère au système sectaire, en général dans le déni des dommages qu’il a pu causer et peu désireux de la transformation importante que pourrait appeler la prise en compte de ces dommages, existe. Elle mérite d’être évaluée dans le rapport à partir des informations du questionnaire.
5.2 Brève approche théorique et suite du questionnaire
Les faits d’abus sont des infractions à la loi. C’est une bonne chose. Une règle est posée. Ils sont cependant rarement sanctionnés. Pour l’abus sexuel des mineurs on estime qu’il y a plainte dans environ 20% des cas réels, et qu’ensuite ce sont environ 10% des plaintes qui donnent lieu à condamnation. Au final c’est une répression à 2%, ce qui est inhabituellement bas. Par comparaison les homicides donnent presque toujours lieu à procès et sont élucidés dans la majorité des cas. Les dérives sectaires destructrices des personnes sont des infractions à la loi, et c’est bien. L’article de loi a déjà été utilisé pour des condamnations, mais c’est très rare. Depuis 2001 les cas se comptent sans doute sur les doigts d’une main. Même si les infractions sont définies il y a une certaine impunité des auteurs.
S’il y a eu réellement dérive sectaire les suites du questionnaire et de son exploitation sont nécessairement difficiles à gérer. Il faut mettre fin au « système » abusif, sortir de la dérive. Ceci suppose de la part des auteurs soit un départ soit une « conversion ». Lorsque les auteurs sont entrés profondément dans ce que la littérature spécialisée appelle des « distorsions cognitives » (par exemple S. Joulain, Combattre l’abus sexuel des enfants, Paris, Desclée de Broower, 2018) la conversion est rare ou illusoire. C’est malheureusement souvent ou presque toujours le cas. Même si le groupe subsiste et parvient à sortir de la dérive il n’est pas certain que toutes les victimes puissent rester. Trop de choses même devenues inoffensives peuvent réveiller leur trouble. Il faut donc gérer avec humanité, dans l’intérêt des personnes et du groupe, les deux populations d’auteurs et de victimes, soit dans le sens d’un départ accompagné soit dans le sens d’un maintien dans le groupe. C’est difficile mais nécessaire. D’expérience les victimes ont tendance à partir, les personnes adhérentes au système abusif à rester en favorisant le statu quo. Si des mesures énergiques sont prises pour un changement elles ont tendance à aller fonder ailleurs un nouveau groupe à leur gout.
Le mot « abus » a désigné à partir des années 1980 de façon nouvelle un certain nombre de phénomènes, au premier rang les atteintes sexuelles sur « mineurs », qui sont une infraction pénale en France depuis 1832. Il y a donc une interaction entre des phénomène qui ne sont pas nouveaux et une façon de les désigner qui varie, et qui n’est jamais totalement fixée. Nous avons fixé la caractérisation de l’abus comme une relation interpersonnelle qui fait trauma chez des enfants ou des personnes en recherche de croissance, de la part d’adultes ou de maitres qui sont en capacité à la fois de présenter leurs agissements comme normaux ou bénéfiques et d’administrer un silence sur ces agissements, qui sont des infractions. Si l’on se base sur le modèle de la pédophilie en l’élargissant la motivation des auteurs est principalement de satisfaire une paraphilie au sens large, un amour dévoyé car destructeur par production de traumas. L’auteur d’abus est également à même de produire et maintenir un environnement empêchant la prise en charge de ces traumas, prise en charge qui irait nécessairement avec la mise en lumière de ses agissements dans leur dimension destructrice et la plus destructrice. C’est ainsi que l’on peut préciser le modèle, ou plutôt le contre-modèle, visé par l’expression nouvelle « victimes d’abus ». C’est une caractérisation qui n’est pas arbitraire ou vide de phénomènes. Cependant elle recoupe un domaine affecté par un puissant mouvement d’occultation sociale, alternativement appelé « déni ». Pour diverses raisons ces phénomènes fréquents et destructeurs sont affectés d’un puissant mouvement social de déni. Le rapport de la CIIVISE de 2023 qui s’est penché sur l’abus sexuel des mineurs, rapport volumineux de près de 800 pages, consacre le quart de son volume à ce phénomène social d’occultation et de déni. Ces pages méritent d’être lues ou parcourues (sur le site ciivise.fr). Ce déni tend à toucher tous les domaines de l’abus et contribue à le caractériser.
A proximité de ces phénomènes importants et occultés existent d’autres phénomènes différents mais proches, mauvais mais généralement moins destructeurs et plus faciles à nommer et à représenter. En dehors de la sphère sexuelle c’est le cas de la manipulation mentale, de la tendance à l’abus d’autorité, du harcèlement moral. Dans le domaine sexuel il y a le harcèlement sexuel et la violence sexuelle par l’exercice d’une contrainte physique. Ce sont des infractions à la loi spécifiées séparément et pour la seconde en tout lieu et en tout temps. Il peut y avoir des confusions, des assimilations indues et finalement une occultation de « l’abus qui fait des victimes » à partir de ces phénomènes proches, mauvais en général et parfois très mauvais et destructeurs mais différents. Le questionnaire par sa précision permet de fixer les phénomènes d’abus qui font des victimes touchant des groupes.
Dans les études réalisées, selon le niveau de dérive et d’emprise (passé) le nombre de personnes affectées d’un psycho-trauma contracté au sein du groupe peut être véritablement élevé. Si telle est la situation en général au départ il y a des victimes qui se sont manifestées. Elles peuvent être plusieurs. La quatrième partie du questionnaire enquête sur le désir des victimes de témoigner, et de témoigner publiquement. Ce désir est présent mais en général chez une petite part des victimes, peut-être 10% ou 20%. Cet état de fait est corroboré par bien des études et situations. Ceci signifie que les victimes qui se manifestent publiquement, et il est utile qu’elles le fassent, ne sont qu’une petite partie de la réalité. Dans un groupe qui a été affecté par des abus spirituels organisés en dérive sectaire tous les membres ne sont pas victimes, mais ce peut être un pourcentage important, mettons 50%, dont une petite part seulement, mettons 10%, apparaitra publiquement. On peut s’appuyer néanmoins sur ces victimes qui apparaissent publiquement pour lancer l’étude, et il est nécessaire de le faire.